mercredi

Où il est question d'alpinisme

Un soir, j'écris à nouveau un long mail à Arno.

Sa douleur de vivre, même si je n'ai pas vécu tout ce qu'il a vécu malgré son âge, je la comprend, je la reconnais. Je me souviens. Ce qui est triste, c'est que même 20 à 30 ans après, il m'arrive encore de la ressentir. Mais je ne lui dis pas. C'est trop désespérant de se dire que "20 ans d'expérience ne font pas toujours la différence", pour paraphraser la pub Nutella...

Voici en gros ce que je lui écrit, un soir où je l'ai sentit mal dans sa peau.

Mon cher Arno

Ca m'a fait vraiment super plaisir de recevoir ton premier mail hier et ensuite de chatter avec toi. J'espère que tu vas bientôt faire la paix avec celui qui te "cours après sur le ring", comme tu le disais dans ta lettre à Mamie Rose. Il est sympa en fait, faut juste apprendre à le connaître, lui donner une chance. Il n'est peut-être pas aussi parfait que tu l'aurais souhaité mais plus ça va aller, mieux tu connaîtras ses trucs, ses ruses pour te faire du mal. Alors tu le comprendras et tu sauras pourquoi il te veut un peu de mal. Moi je ne sais pas encore pourquoi il t'en veut mais toi tu le sais sûrement.

En fait il ne te veut pas du mal, il veut juste faire la paix lui aussi. Mais il a du mal à te le dire. Parce qu'il est fier, comme toi. C'est normal je crois. Si on se sent unique, c'est parce qu'on est unique. Mais ça veut pas dire qu'on est le premier ou le seul à éprouver des trucs, des sentiments, des incertitudes. L'accepter, ce n'est pas renoncer à être ou à exister. Enfin je suis pas forcément le mieux placé pour te dire ça.

C'est aussi normal d'aller taper dans ses limites, pour voir où elles sont, et pleurer de rage parce qu'on comprend qu'on en a lorsqu'on les atteint. Ca m'est arrivé plusieurs fois de toucher à ces limites. En rêve. Je me souviens une fois j'avais écrit un texte que j'avais envoyé à un magazine de montagne (je ne pensais qu'à ça quand j'avais 15 ans). C'était une sorte de conte, d'allégorie : l'histoire d'un mec qui réalise une très belle voie, très pure. Il parvient à grimper un couloir très raide, seul sur ses crampons, en ne laissant comme traces que quelques griffures sur la glace. Le dessin de sa voie, c'est juste une petite ligne verticale à peine perceptible. Quand il arrive à la corniche terminale, juste avant le sommet, il rencontre les premiers rayons de soleil. Et là il se dit que jamais il ne pourra faire mieux, plus direct, plus parfait, plus pur, tant cette ligne est évidente. Il s'arrête, bien posé en équilibre sur les pointes avant de ses crampons et sur ses deux piolets et il regarde entre ses jambes. Quelques glaçons continuent à filer vers le bas, vers le trou bleu de la vallée dont il sort. Il a le choix : soit il rejoint ce trou bleu nuit parce qu'il a le sentiment qu'il a atteint une sorte de plénitude, que jamais il ne fera mieux, soit il continue, il troue la corniche et il rejoint le vrai monde, une fois de plus. Dans mon texte, tu l'auras deviné, il préfère la première solution. Je sais maintenant que j'avais tord, il y a toujours d'autres sommets à rejoindre, d'autres rêves à réaliser. Ce qui important c'est de ne pas oublier ses rêves, et d'en imaginer toujours de nouveaux.

Je ne sais plus pourquoi je te raconte ça, mais si à un moment j'ai pensé que ça avait un lien, c'est que ça doit en avoir un.

Je t'embrasse

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